Histoire Bulgare

(Source : Le Courrier de l’UNESCO)

LA BULGARIE, les racines d’un pays moderne par Magdalina Stantcheva (maître de recherche, spécialiste d’archéologie médiévale et chef des fouilles au musée d’Histoire de la ville de Sofia).

  • La Bulgarie – 13 siècles d’histoire et de culture :

La devise gravée sur les armoiries de Sofia, capitale de la Bulgarie « Elle grandit mais ne vieillit pas » pourrait fort bien résumer l’histoire de cet Etat moderne et dynamique qui célèbre cette année le 1300ème anniversaire de sa fondation par le khan Asparouch en 681.

Entre le 5ème et le 9ème siècles, époque du grand brassage des peuples dont les migrations d’est en ouest et du nord au sud remodelaient l’Europe (ainsi que l’Asie et l’Afrique du Nord) pour lui donner les traits ethniques, linguistiques et culturels qu’elle conserve encore, les riches territoires qui s’étendent du Danube à la mer Égée et de la mer Noire à l’Adriatique subirent d’étonnantes transformations.

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Carte de la Bulgarie – Atlas de 1843

C’étaient autrefois ceux de la Thrace et de l’Illyrie ; ils avaient été provinces romaines et s’arrachaient alors à l’empire « romain » d’Orient, dit byzantin : désormais Byzance, ennemie ou alliée, ne les gouvernerait plus guère que par son influence culturelle.

Après diverses invasions, le pays avait accueilli de nouveaux habitants : des Slaves arrivés par vagues successives de plus en plus nombreuses, auxquelles se joignirent des guerriers d’une autre origine, venus des plaines du Dniepr et de la Volga et que l’on nomme les Protobulgares.

C’est à la fusion de ces deux peuples que la Bulgarie doit pour une grande part sa personnalité, sa culture. Les seconds lui ont donné son nom, les premiers lui ont donné sa langue.

Mais si attachée qu’elle soit à ces moments décisifs de son histoire, de même qu’à chaque phase, souvent dramatique, du développement de cette culture, la Bulgarie moderne se passionne également pour un passé plus lointain, celui des Thraces, par exemple, dont ses citoyens se sentent aussi les héritiers.

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Guerrier Thrace

Sur ce territoire restreint (110 911 km2) s’inscrit ainsi une histoire pluri-millénaire qui a laissé partout son empreinte.

La richesse et la variété du patrimoine bulgare (plus de 31 000 monuments de toutes les époques sont classés et protégés) et n’ont d’égal que la ferveur attentive avec laquelle ses héritiers font cohabiter l’ancien et le moderne.

Ici l’histoire fait partie de la vie contemporaine et la préhistoire semble elle-même plus qu’ailleurs présente et familière.

Les premiers agriculteurs de ce pays, il y a quelque 8000 ans, ont laissé de multiples vestiges du plus haut intérêt. Monticules formés par l’accumulation des habitats successifs, les tells témoignent de la permanence des établissements humains : la plupart des villes bulgares sont bâties sur plusieurs étages de ruines et de dépôts archéologiques.

De ces tells, l’un des plus réputés attire constamment les chercheurs dans la province méridionale de Nova Zagora près du village de Karanovo : haut de 12 mètres, sa couche la plus profonde appartient au néolithique le plus ancien, soit au sixième millénaire, alors que son sommet date de l’âge du fer.

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Coupe verticale – site de Nova Zagora près du village de Karanovo

La coupe verticale pratiquée par les archéologues montre comment, sans interruption, les générations s’y sont succédéés, de siècle en siècle.

Pour la science un tel site est évidemment d’une très grande richesse ; les matériaux de Karanovo, outils, armes, ustensiles de toute sorte, garnissent les salles de plusieurs musées.

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Site de Karanova Mogila près de Nova Zagora

Plus tard, au début de l’âge du bronze, et, en l’occurrence, à l’aube de la civilisation européenne, des hommes ont légué à la postérité un autre site prestigieux : la nécropole chalcolithique de Varna, sur le littoral de la mer Noire.

Les archéologues y ont mis au jour un grand nombre de tombeaux de la fin du 4ème millénaire avant J-C, qui ont livrés des centaines d’objets en or, allant des perles minuscules à des bracelets qui pèsent de 200 à 300 grammes. Cette trouvaille est d’autant plus passionnante que deux des tombeaux contenaient des sceptres d’or symboles de pouvoir légitime, signes manifestes d’une tradition déjà établie.

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Tombe de la nécropole de Varna

Il n’est pas douteux que l’organisation sociale de cette partie de l’Europe du sud-est avait atteint un degré de complexité inhabituel à une si haute époque.

Cette énigme s’explique probablement par les gisements de cuivre exploités alors dans cette région et qui ont dû donner lieu à des échanges assez intenses avec plusieurs pays de l’Asie toute proche.

Le commerce serait donc à la base de la prospérité de ces mineurs qui enfouissaient tant de merveilles d’or, avec leurs morts et dans lesquels les savants s’accordent aujourd’hui à reconnaître les ancêtres des Thraces.

Tête en bronze de Seuthès III - Musée Archéologique de Sofia

Tête en bronze de Seuthès III – Musée Archéologique de Sofia

Ce peuple, le plus ancien dont on connaisse le nom dans le sud-est de l’Europe, a laissé de nombreux vestiges de sa langue (qui appartenait au même rameau indoeuropéen que le latin et le grec) dans des inscriptions et dans des noms de lieux, de montagnes ou de rivières.

Il occupait d’ailleurs une grande place dans la littérature de ses proches voisins : à l’époque classique, dès le 6ème siècle avant J-C, les Grecs relevaient souvent les influences thraces sur leur mythologie, leur religion, leurs arts, en particulier la musique.

Aujourd’hui, le grand public a rencontré les Thraces grâce à la fabuleuse exposition de bijoux, de vases et d’armes d’or qui a parcouru plusieurs pays.

  • Trésors Thraces, musée historique de Sofia

La plupart de ces objets, trouvailles fortuites ou récompenses de fouilles systématiques, provenaient des grands tombeaux, dernières demeures d’hommes qui croyaient en l’au-delà et en l’union, après la mort, avec le principe divin.

Les tombes souvent très ornées et garnies d’objets précieux étaient recouvertes d’une butte de terre plus ou moins élevée, selon le rang et la richesse du défunt. Les territoires thraces ont vu ainsi s’édifier des tumuli, dont beaucoup ont disparu au cours des âges. Il en reste plus de dix mille aujourd’hui qu’on a conservés intacts, et protégés contre les fouilles clandestines.

Entrée d'une tombe thrace en Bulgarie

Tumulus et entrée d’une tombe thrace en Bulgarie

Dans certaines régions ils forment les traits les plus marquants du paysage : c’est le cas notamment tout au long de l’autoroute internationale d’Istanbul, dans la région de Plovdiv.

Un de ces tumuli, dans le département de Stara Zagora, abritait la tombe de Kazanlak, dont les fresques, du 4ème siècle avant notre ère, constituent un épisode capital de l’histoire de la peinture.

Elles représentent principalement un « banquet funèbre » que caractérise l’extrême finesse des figures centrales, le prince et son épouse, et surtout la tendresse et la distinction de leur geste d’adieu. Non moins remarquables paraissent les parents et les proches du défunt, conducteurs de chevaux, porteurs d’offrandes.

Fresques Tombe Kazanlak

Fresques de la Tombe Kazanlak

Ce monument, d’une valeur exceptionnelle, est au nombre de ceux que l’UNESCO a inscrits sur la Liste du Patrimoine mondial. Pour lui épargner tout dommage, les services responsables en ont fait exécuter une copie à proximité, à l’intention des milliers de touristes qui visitent la région : on y trouve, en effet, une vallée fameuse pour son climat si doux qu’on y cultive des champs de roses dont l’essence est très recherchée par les fabricants de parfums.

  • L’Histoire des trois capitales :

Dans l’histoire de la nation trois noms de ville gardent une résonance émouvante et quasi sacrée. Ce sont ceux des capitales que les princes bulgares ont établies au Moyen-Age.

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Jean Tzimisces conquérant Preslav et Basil II conquérant Pliska

Pliska d’abord, prodigieux monument de la fondation du premier Etat bulgare en 681, de sa consolidation, de la conversion au christianisme et de l’introduction de l’alphabet cyrillique : fondée en 681 par le khan Asparouch, Pliska resta la capitale durant un peu plus de deux siècles.

Vers la fin de cette période, deux événements eurent une influence décisive sur l’avenir du pays : la conversion au christianisme et l’introduction de l’alphabet cyrillique.

1024px-The_Chronicle_of_Ioannis_Skylitzis_Preslav_Attacked detail MiniatureThe byzantines (under Emperor John Tzimiskes) conquer the city of Preslav.

Les byzantins (sous l’Empereur Jean Tzimisces) conquérant la ville de Preslav

Puis Preslav, témoin de l’âge d’or de la culture bulgare, lorsqu’au 10ème siècle s’épanouissent les lettres et les arts sous l’impulsion du roi Siméon : Preslav devint la seconde capitale de la Bulgarie sous le règne du roi Siméon (893-927) et vit s’épanouir « l’Age d’or » de la culture bulgare.

Après que la ville fut prise et mise à sac, en 971, par l’empereur byzantin Jean Tzimisces, la Bulgarie endura pendant plusieurs décennies la domination de Byzance.

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Bulgares tuant des byzantins

Tirnovo enfin, centre de civilisation aux 13ème et 14ème siècles, jusqu’à l’invasion ottomane qui allait subjuguer le pays.

Chacune semble exprimer encore l’esprit de son époque.

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Baptême de la cour de Preslav

Pliska, conçue comme un immense camp fortifié enfermant en son centre le palais du khan et le temple de son dieu est massive, austère, majestueuse. Les énormes blocs de calcaire des murs d’enceinte et des palais évoquent encore la puissance et la noblesse des fondateurs.

  • Pliska

Cette volonté de s’affirmer et de durer s’exprime dans ce qui reste de la forteresse et du palais comme dans les inscriptions gravées dans la pierre des colonnes sur l’ordre des khans.

La mémoire devrait vaincre la mort, tel est le message de l’un d’eux, le khan Omourtag : « L’homme, même s’il vit bien, meurt, et un autre voit le jour. Que celui qui est venu au monde plus tard se souvienne… »

Toute différente, Preslav, que fonda le jeune roi Siméon (893-927) dans les collines doucement arrondies qui bordent la Titcha, fut sans doute imposante. Mais, plus que des forteresses, les archéologues aiment y retrouver, malgré les pillages qu’elle a subis, une ville de bâtisseurs, de tailleurs de pierre et de sculpteurs, de peintres et de céramistes, d’orfèvres et d’écrivains, chacun de ces métiers et de ces arts témoignant d’une originalité surprenante.

  • Preslav

Pour n’en donner qu’un exemple, il semble établi que, pour la première fois en Europe, on a fabriqué à Preslav, au 10ème siècle, une sorte de faïence, destinée surtout à la décoration murale, mais aussi à la vaisselle de luxe.

Mieux encore : les peintres firent des icônes en céramique, la faïence servit de support à l’écriture et l’on a exhumé une fusaïole de terre blanche décorée à l’émail sur laquelle quelqu’un, artisan ou donateur, avait écrit le nom de la jeune fileuse de laine à qui elle était destinée. « La fusaïole de Lola » paraît indiquer à quel point l’écriture était alors répandue.

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Saint Théodore – Icône en céramique

En tout cas Preslav est célèbre dans l’histoire de la culture slave en raison de son école littéraire représentée par des auteurs éminents tels que le Tchernorizetz Khrabar, Jean l’Exarque, Constantin de Preslav et le roi Siméon lui même qui, paraît-il, remplit son palais de livres.

La plupart des ouvrages compilés ou composés à Preslav, à cette époque, étaient religieux, sermons et commentaires de la Bible. Mais ils contiennent aussi des développements originaux sur des sujets profanes, et quelquefois des textes enthousiastes comme la « la prière alphabétique » de Constantin qui exalte l’importance historique de la conversion des Bulgares.

La Prière alphabétique de Constantin de Preslav (manuscrit russe du XII e siècle)

La Prière alphabétique de Constantin de Preslav

Au 12ème siècle, après plusieurs décennies de domination byzantine, Tirnovo devint la capitale du Deuxième Royaume Bulgare, et le resta jusqu’au jour où elle périt dans les flammes après la conquête ottomane en 1393.

Dans un site fantastique de gorges encerclant des collines abruptes s’éleva une grande ville, très complexe et fortement hiérarchisée jusque dans sa structure architecturale.

Les conflits religieux et politiques y furent fréquents. Mais des souverains éclairés, protecteurs des arts, ne cessèrent d’encourager le développement de la littérature nationale.

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Chronique universelle de Constantin de Manassès

Parmi les rares manuscrits qui ont échappé aux destructions, on doit citer la Chronique de Constantin Manasses, conservée au Vatican, qui contient soixante-neuf magnifiques miniatures, dont vingt et une ont des sujets bulgares.

D’autres chefs d’oeuvres de la peinture d’illustration figurent dans quelques manuscrits du 14ème siècle (Tétraévangile du British Museum, Psautier de Moscou) également célèbres.

Mais de la peinture monumentale de Tirnovo, il ne reste presque rien sur place.

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Fresques murales de l’Eglise Boyana

Heureusement les fresques de l’église de Boyana (1259) près de Sofia en suggèrent la grandeur et le raffinement puisqu’elles sont considérées comme des oeuvres de l’école de Tirnovo ou le peintre inconnu qui a laissé des donateurs de Boyana, le prince Kaloyan et sa femme Dessislava, des portraits pleins de charme et de dignité, témoigne par la vie qu’il insuffle aux images traditionnelles, d’un sens dramatique et d’un humanisme insurpassés dans l’Europe du 13ème siècle.

Voici une vidéo au dessus de la Forteresse Ovech près de Provdia en Bulgarie qui témoigne de la force bâtisseuse des peuples qui ont façonné le pays :

 

  • Les refuges de l’esprit : 

Dès les débuts de l’Etat et en particulier, pendant la domination ottomane, les monastères de Bulgarie ont été le refuge de l’esprit national qui garda ainsi vivantes ses formes d’expression culturelles. Les moines y enseignèrent en langue bulgare, traduisirent les philosophes grecs et orientaux et jetèrent les bases d’une littérature nationale.

C’est là également que la peinture monumentale bulgare atteignit son apogée à partir du 15ème siècle. Les fresques des murs et de la voûte du réfectoire du monastère de Batchkovo, datées du 17ème siècle, frappent par leur richesse et leur qualité.

  • Intérieur Monastère de Rila

On y trouve une grande variété d’images : scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament, portrait de philosophes monothéistes de l’Antiquité et même, chose rare dans la peinture religieuse bulgare, représentation de conciles oecuméniques.

  • Des monastères au Réveil National :

En Bulgarie, la tradition monastique est aussi ancienne que la nation elle-même. Le premier monastère fut fondé à Pliska par Boris 1er, qui s’y retira à la fin de sa vie.

Et les disciples de Cyrille et Méthode vinrent travailler dans ce même monastère pour enseigner et répandre l’alphabet slave mis au point par leurs maîtres.

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Saints Cyrille et Méthode

C’était le début d’une longue tradition : pendant douze siècles les monastères allaient être des foyers culturels.

Preslav affermit et précisa ce noble rôle qui devait revêtir toute son ampleur sous la domination ottomane, chaque monastère devenant alors un haut lieu de l’esprit national, où les Bulgares se sentaient protégés.

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Croix du monastère de Rila

Le jour de la fête des grands monastères, les pèlerins venus de tout le pays, à pied, en charrette, à cheval, s’y donnaient rendez-vous. La population des villes et des campagnes faisait parvenir des offrandes de toute sorte pour contribuer à la décoration des sanctuaires.

C’est le cas du monastère de Rila, desservi par des moines qui célèbrent le service divin dans l’église et les chapelles où se perpétue le chant religieux bulgare.

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Manuscrit de chants – Monastère de Rila

Ce monastère bâti dans la montagne au sud de Sofia, est en même temps un musée national dont les salles d’exposition sont consacrées à des thèmes divers : histoire, activité économique, richesses ethnographiques, collections d’icônes.

Vu de l’extérieur, le monastère fait songer à une puissante forteresse. La cour, très vaste, est bordée de façades à plusieurs étages que décorent des balcons ornés de sculptures sur bois. Le centre est occupé par l’église principale, et par une haute tour du 14ème siècle. Aux étages, entourées par les dortoirs destinés aux hôtes et par les cellules des moines, sont disposées plusieurs chapelles où l’on chante la messe lors de certaines fêtes.

  • Montagnes de Rila

Après Rila, il convient de citer le monastère de Batchkovo qui est à peine moins important.

Fondé en 1083 dans une vallée du Rhodope par le Géorgien Grégoire Pakourian, militaire de haut rang qui, à l’époque de la domination byzantine, fut nommé gouverneur de la contrée, ce monastère a connu une histoire très mouvementée.

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Monastère Bachkovo

Il a été à plusieurs reprises détruit, reconstruit, restauré, agrandi. Au 17eme siècle, lors d’un de ces remaniements, le monastère de Batchkovo a été doté d’un chef-d’oeuvre insolite : les peintures murales du réfectoire.

Ces peintures qui couvrent les murs et la voûte forment une composition d’ensemble où sur un fond de ciel étoile et dans un cadre de guirlandes de verdure, sont représentées des scènes bibliques ainsi que divers personnages de l’Antiquité.

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Fresque du monastère de Bachkovo

Socrate, Platon et Aristote, par exemple, portent des habits du Moyen-Age, ce qui n’ôte rien à la gravité de leur maintien ni à la noblesse de leurs visages.

Dans la cour, un des murs est orné d’une composition beaucoup plus récente, qui évoque la fête du monastère, célébrée au mois d’août, le jour de la fête de la sainte Vierge. Il s’agit d’une scène narrative, d’une extraordinaire richesse d’information.

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Fresque du monastère de Bachkovo

Le monastère y est représenté, serré entre les contreforts de la montagne. Tout autour, perchées sur les hauteurs des petites églises et des chapelles sont dédiées à différents saints. L’entrée principale livre passage à une procession solennelle : en tête, des citoyens de marque portent l’icône miraculeuse de la sainte Vierge. La procession fera le tour de toutes les églises. Après le clergé, précédé de l’évêque de Plovdiv, s’avancent les moines puis les laïques, citadins et paysans.

L’artiste a rendu avec une précision méticuleuse les détails géographiques du site la rivière, les ponts, le chemin où traînent les retardataires. Plusieurs figures sont certainement des portraits.

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Zacharie Zographe, repésentant de l’art de la renaissance bulgare (1810-1853)

La représentation des détails ethnographiques et des caractéristiques sociales des personnages est typique de l’art du créateur de cette composition – Zacharie Zographe, peintre autodidacte bulgare qui fut l’un des plus doués du milieu du 19ème siècle.

Zacharie Zographe a décoré aussi les deux églises du monastère. Toutes ses compositions témoignent d’une constante préoccupation de critique sociale.

Ainsi dans la scène du Jugement dernier, on reconnaît les portraits d’usuriers de Plovdiv et de leurs hautaines épouses en route pour le four de l’enfer.

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Scène du Jugement dernier par Zacharie Zographe

Cependant l’art des peintres de cette époque se borne rarement aux thèmes sociaux. Les artistes parsèment les murs des églises et des monastères de roses et de rameaux de verdure. Leurs saints sont vêtus de couleurs claires et les visages resplendissent d’une remarquable fraîcheur. Le tout est animé d’une vitalité, d’une sorte particulière de gaîté et d’optimisme, qui caractérisent cette époque que les historiens désignent comme celle du Réveil national.

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Scène du Jugement dernier par Zacharie Zographe

Depuis près de 500 ans, les bulgares avaient perdu leur indépendance après l’invasion ottomane à la fin du 14ème siècle. Ils avaient enduré les pires épreuves.

Mais ils avaient su préserver leur conscience nationale, leurs traditions, leur foi, leurs modes de vie, et pour finir, ils firent preuve d’une volonté farouche dans la lutte de libération au 19ème siècle, à une époque où la situation sociale et politique avait radicalement changé.

Avant la libération qui succéda à la guerre russo-turque de 1877-1878, les Bulgares allaient vivre une période difficile, dont les pires moments suivirent l’Insurrection d’avril 1876.

Malgré l’héroïsme des combattants, ce soulèvement échoua et fut cruellement réprimé. Cette répression provoqua dans toute l’Europe l’indignation des esprits éclairés, et la sympathie qu’y gagna la Bulgarie hâta certainement l’avènement de la liberté.

Mais cette liberté avait été longuement préparée par les animateurs du Réveil national. L’architecture de cette période est, à cet égard, très significative.

Alors que depuis des siècles les occupants ne permettaient de construire que d’humbles églises aussi basses et obscures que possible, on commença dans la seconde moitié du 18ème siècle, grâce à l’affaiblissement graduel de l’empire ottoman, à élever des églises spacieuses et bien éclairées, ornées à l’extérieur de façades attrayantes et à l’intérieur d’iconostases admirablement sculptées.

Souvent, sur ces grands cadres de bois ouvragé, apparaissent au milieu des feuilles d’acanthe et des oiseaux, les figures d’Adam et d’Eve costumés en paysans bulgares, le premier occupé à bêcher la terre, la seconde filant sagement sa quenouille. Et parmi les saints, Cyrille et Méthode, inventeurs de l’alphabet slave sont toujours représentés en bonne place…

Après la libération, pour des raisons sociales, économiques et politiques, les villes ont évolué très lentement, sans à-coups. Cette stabilité a permis de conserver l’architecture du Réveil national qu’on entoure aujourd’hui d’une sollicitude particulière.

A Plovdiv, par exemple, sur une des buttes de cette cité particulièrement pittoresque, des quartiers entiers datent du siècles du Réveil. Les maisons à encorbellement, les façades aux volumes audacieusement articulées forment des ensembles où prédominent le sens de la mesure et l’instinct de la composition.

  • Musée historique régional de Plovdiv

Des lignes élancées, de l’abondance des ouvertures, des ogives, au-dessus des portes, des ingénieuses combinaisons du bois et du métal, de la profusion des fleurs à toutes les fenêtres, se dégage une fraîcheur qui paraît être le symbole de la sensibilité bulgare au temps de l’espoir.

Ces demeures d’antan, ces rues anciennes, sont animées aujourd’hui de la même vie, du même dynamisme que dans le reste du pays avec les chantiers, les villes neuves et les villages rénovés.

  • Des villes séculaires :

Plus de la moitié des villes de Bulgarie ont au moins cinq mille ans d’âge et sont autant de chroniques de pierre laissées par l’histoire au cours des siècles.

Plovdiv, par exemple, le visiteur rencontre à chaque pas aussi bien des vestiges antiques comme l’amphithéâtre ou le stade que des rues pavées et des maisons à colombage du 18ème siècle datant de l’époque du Réveil national, tous ces témoignages du passé étant soigneusement protégés et mis en valeur au cœur même d’une ville moderne et animée.

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Ruines d’une ville Thrace à Plovdiv

Les Thraces, les Grecs, les Romains, les Byzantins, les Génois, tous ont marqué de leur empreinte Nessebar, le port de la mer Noire. Ses églises la plus ancienne date du 5ème siècle jalonnent chaque étape, ou presque, de l’histoire du christianisme dans cette région.

Les exemples les plus remarquables de cette architecture religieuse sont la grande basilique du 6ème siècle et les églises des 13° et 14e siècles, en brique et en tuf, aux arches et aux corniches décorées d’incrustations de céramique.

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Eglise du Pantocrator – Nessebar

Une campagne nationale de sauvegarde du patrimoine culturel de la Bulgarie a permis de protéger et de restaurer un grand nombre de villages et de villes.

  • 5 000 ans d’urbanisme :

Sur le littoral, les recherches archéologiques sous-marines ont permis de remonter aux origines de la navigation dans la mer Noire et d’identifier les traces des premières villes portuaires. On a ramené à la surface un grand nombre d’ancres en pierre qui datent de la fin de l’âge du bronze, soit environ 1200 ans avant notre ère. Les navires thraces exportaient des plaques de cuivre et rapportaient les biens qui devaient enrichir leurs ports d’attache, premiers centres du commerce maritime.

Les colons grecs qui vinrent s’installer sur cette côte au 6ème siècle avant notre ère y trouvèrent donc un chapelet de cités thraces. Leur langue s’imposa, ils construisirent des théâtres et les ateliers de leurs sculpteurs et de leurs céramistes prospérèrent dans ces villes qui portèrent longtemps des noms grecs.

Mais on sait que leurs liens avec les Thraces étaient très étroits et qu’ils n’étaient pas seulement commerciaux : les coutumes et les divinités s’échangeaient et se mêlaient ; les fêtes étaient communes.

Orphée, fils du roi de Thrace, Oeagre, et de la Muse Calliope était le poète et le musicien le plus célèbre qui n'ait jamais vécu dans l'Antiquité.

Orphée, fils du roi de Thrace Oeagre et de la Muse Calliope, était le poète et le musicien le plus célèbre qui n’ait jamais vécu dans l’Antiquité.

Ce ne fut que l’une des premières rencontres et interactions culturelles qui devaient donner à ce pays son caractère singulier. Ces rencontres et cette ancienneté ne sont nullement le privilège des cités côtières : plus de la moitié des villes bulgares ont au moins cinq mille ans d’âge.

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Jeune femme Thrace portée la tête d’Orphée – Gustave Moreau

SofiaPlovdivVarnaNessebar, Stara Zagora, constituent de véritables monuments de l’histoire de l’urbanisme, et, dans bien des cas, il est possible d’explorer leur patrimoine archéologique tel qu’il repose dans le sol, sous les édifices modernes.

Sofia, la capitale, cet héritage forme dix mètres de couches culturelles, concentrées sous la partie la plus animée du centre de la ville. Le réaménagement de cette zone, gravement éprouvée par les bombardements aériens de la seconde guerre mondiale, a posé avec acuité le problème de la conservation des vestiges archéologiques en milieu urbain.

Dans bien des pays, ce problème suscite des controverses ; en Bulgarie il est dépassé. Tout monument archéologique mis au jour est intégré à l’environnement moderne.

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Ruines conservées dans le métro de Sofia – Station Serdika

Sofia, entre les nouveaux bâtiments du Conseil d’Etat et du Conseil des ministres, un passage souterrain longe le mur d’enceinte de la ville antique, avant de franchir la porte Est et de suivre une rue du 6ème siècle où des dalles de marbre portent des inscriptions romaines de 400 ans plus anciennes. Plus loin, dans un autre passage souterrain, le promeneur peut s’installer à la terrasse d’un café proche d’une petite église médiévale. Ailleurs, le tramway longe la tour d’angle du mur d’enceinte ; une autre tour est insérée dans les locaux d’un grand magasin. Une banque en cours de construction a dû céder la moitié de son sous-sol à un ensemble ancien formé par une partie du mur d’enceinte, deux rues du 4ème siècle et les fondations d’une église du 14ème. Face à cet édifice moderne un vaste espace est réservé aux archéologues, en attendant que les architectes aient établi les plans de conservation des vestiges.

Toutes ces villes cherchent à apporter une solution originale à la conservation de leur patrimoine.

On a mis au jour à Plovdiv (la Trimontium romaine) un amphithéâtre très bien conservé : on y donnera des spectacles. Le forum, comme il se doit, est une place réservée aux piétons, alors que les vieux remparts sur les collines servent de murs de soutènement pour des quartiers du 19ème siècle.

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Rue piétonne et Stade antique Philippopolis de Plovdiv

A Stara Zagora (l’ancienne Augusta Trajana), des habitations néolithiques sont englobées dans un musée nouvellement construit ; un quartier comportant des thermes, un amphithéâtre et des rues antiques demeurera en partie intact, comme musée de plein air, et en partie recouvert ou signalé par des marquages sur le pavement dans de nouveaux immeubles.

Varna (antique Odessos) conserve des îlots archéologiques entiers dans ses nouveaux quartiers, et de nombreux éléments du plan gréco-romain doivent encore s’intégrer aux rues et aux places modernes.

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Architecture grecque – Centre-Ville de Varna

Pour entrer dans Nessebar (Mesembria), au bord de la mer Noire, il faut franchir la porte du rempart antique. Cette petite ville, qui a conservé son nom thrace, mériterait plus que tout autre l’appellation de « ville-musée ».

Perchée sur une étroite presqu’île reliée à la côte par une mince langue de terre, elle fut l’un des premiers ports de la Thrace. Au 6ème siècle avant notre ère, s’y implanta une colonie dorienne. Enrichie par l’exploitation d’un arrière-pays fertile autant que par le commerce maritime, elle conserva sa prospérité sous la domination romaine et devint ensuite un des principaux ports de l’empire byzantin.

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Vieille métropole de Nessebar

Plus tard, la Bulgarie et Byzance se disputèrent pendant des siècles cette parcelle de terre qui appartient plutôt à la mer qu’à la côte, et l’alternance des pouvoirs valut chaque fois à Nessebar un nouvel enrichissement architectural. Les républiques italiennes, Gènes surtout, vinrent aussi y affirmer leur prestiges. Leur influence s’y fit sentir même après l’invasion ottomane.

Malgré le lent déclin de ses fonctions commerciales, les siècles ont passé sans que les vicissitudes de l’histoire entament la vitalité de Nessebar. Aujourd’hui, station touristique de Bulgarie célèbre entre toutes, la cité préservée attire par sa richesse architecturale comme par son site.

Trente siècles de civilisation ont laissé ici leurs chefs d’oeuvre. Et parmi ces édifices les églises retiennent particulièrement l’attention. Il en reste une dizaine qui marquent presque toutes les étapes du christianisme dans ces contrées : les plus anciennes basiliques datent du 5ème siècle, la plus récente a été bâtie à la fin du siècle dernier. Cependant les églises des 13ème et 14ème siècles se distinguent par leur nombre, par la qualité de leur style, par l’originalité des procédés de construction employés.

  • Vieille métropole - Nessebar

De petits blocs de tuf alternent avec des rangées de briques pour former des ornements inattendus. Tous les détails corniches, arcs, niches sont rehaussés par l’incrustation de petits disques et de trèfles à quatre feuilles en céramique. Cette symphonie polychrome des façades tranche sur les revêtements de bois des maisons patines au fil des ans par le soleil et l’air marin. Harmonie à laquelle les figuiers ajoutent leur touche vert pâle.

Mais l’Antiquité et le Moyen-âge ne gênent en aucune façon, là encore, le dynamisme de la vie contemporaine. Au cours de la construction d’une « Maison des Jeunes », les terrassiers ont mis au jour l’autel d’une église disparue : ce précieux vestige a été soigneusement incorporé au bâtiment dans lequel il figure en bonne place, protégé par une colonne de ciment et une plaque de verre.

Nombreux sont les visiteurs. En été ils viennent écouter les concerts que l’on donne dans la grande basilique du 6ème siècle. Mais les plus assidus sont encore les archéologues, les historiens, et les restaurateurs dont les patients travaux n’auront sans doute pas de fin.

  • Histoire de la Bulgarie en résumé :

Conquise par les Romains au ier siècle avant J.-C., la Thrace du Nord devient la province de Mésie, avant l’arrivée de tribus slaves et de proto-bulgares au vie siècle après J.-C., qui alliés, parviennent à s’imposer au sein de l’Empire byzantin. Le premier État bulgare se constitue dans la deuxième moitié du viiesiècle et il est reconnu par Constantinople en 681.

ixexe siècles

Entre le règne du khan Krum et celui du prince Boris Ier, le premier État bulgare se forme. Le christianisme devient la religion officielle tandis que l’alphabet cyrillique est adopté. La population bulgare naît de la fusion progressive des composantes ethniques aux origines très diverses.

xiexe siècles

La Bulgarie est soumise par l’Empire byzantin jusqu’au soulèvement de 1186 mené par deux boyards, Jean I er Asen I er et son frère Pierre II.

xiiiexive siècles

Le second empire bulgare trouve son apogée sous le règne de Jean III Asen II dans la première moitié du xiiie siècle. L’hégémonie bulgare s’étend alors à l’ensemble de l’Europe du Sud-Est. Mais l’empire se disloque à partir des années 1260-1270, livré à l’invasion mongole, aux dissensions entre boyards et à la menace des Ottomans qui annexent la Bulgarie en 1396.

xvexixe siècles

La Bulgarie est intégrée à l’Empire ottoman. Des révoltes sporadiques éclatent tandis qu’une population d’origine turque s’implante dans le pays. Le mouvement national se développe au milieu du xixe siècle (Georgi Rakovski, 1821-1867) jusqu’à l’insurrection d’avril 1876. À la suite de la guerre russo-turque de 1877-1878, l’État bulgare est restauré, mais amputé à la suite du Congrès de Berlin de 1878, ce qui entraîne une nouvelle insurrection. En 1879, la principauté bulgare se dote d’une Constitution démocratique.

xxe siècle

Après la réunification avec la Roumélie (1885) et la naissance d’une vie parlementaire très instable, la Bulgarie, indépendante depuis 1908, s’engage dans les deux guerres balkaniques et, au côté des Empires centraux, dans la Première Guerre mondiale, conflits qui se soldent par d’importantes pertes territoriales. L’évolution autoritaire du régime le rapproche de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste.

De 1945 à nos jours

Le parti communiste bulgare s’impose à la tête de l’État qui s’aligne étroitement sur l’Union soviétique sous les directions de Dimitrov, Červenkov et Živkov. Ce dernier est destitué au cours d’une « révolution de palais » en novembre 1989, à la suite de la perestroïka lancée en URSS par M. Gorbatchev et de l’écroulement du bloc communiste. La Bulgarie est intégrée à l’OTAN et à l’Union européenne.

La Bulgarie est ainsi sans conteste un pays riche de culture et d’histoire et une destination idéale pour un séjour culturel dans un cadre préservé et sublime.